Tu ne regarderas pas la main de ton mari, ma fille

wonderwoman

Elle est arrivée, avec cette démarche lourde et nonchalante, de celles qui veulent dire que non, là, on n’a pas envie, mais il faut bien y aller. Elle était habillée avec des vêtements presque aussi sombres que sa peau, et des valises grosses comme des camions sous ses yeux noirs. Elle regardait le sol, en haussant les sourcils, et on apercevait un demi sourire gêné se dessiner sur sa joue. Elle est Turc, elle vit dans un appartement insalubre et trop petit, avec son mari et ses quatre filles, et elle vient tenter de nous expliquer ce qu’elle a compris, quand le médecin a essayé de lui parler de sa fille de huit ans.

On s’installe et elle commence à parler. Elle parle bien, très bien, le Français. Elle l’écrit d’une manière bien plus correcte que bien des parents de l’école, presque sans faute. Elle connaît même les formules de politesse, avec des cordialement et des salutations distinguées. Elle force déjà le respect. Mais parfois, le vocabulaire est compliqué. Celui des docteurs, surtout. La démarche de sa fille s’est dégradée, tout au long de l’année. Oh, on l’avait bien remarqué, mais on se disait que c’était certainement ses problèmes antérieurs de genou qui s’étaient réveillés. Et puis ça avait duré. Petit à petit, elle a adopté la démarche particulière des patients post-AVC, la jambe qui part sur le côté pour frapper le sol lourdement. Alors, les parents s’étaient inquiétés. Elle nous explique que non, ce ne sont pas ses genoux. Non, elle aurait tant aimé, pourtant. Sa voix tremble quand elle dit qu’elle n’a pas compris le nom de la maladie génétique, très rare. Que le docteur a parlé de nerfs gris et blancs qui se faisaient la guerre, entre son cerveau et ses pieds, et qu’à force de contrariété, petit à petit, ses pieds se bloquaient. L’information du cerveau n’y arrivait plus, qu’elle avait déjà perdu la mobilité de ses gros orteils, et que ce n’était probablement que le début. Elle dit vite qu’on l’a déjà prévenue, que sans ses pieds, Madame, votre fille ne pourra plus marcher. Que cette maladie, Madame, ne permet pas de revenir en arrière. Que cette maladie, Madame, ne se soigne pas à Bordeaux. Non, il faut aller loin, et elle n’a pas d’argent, ni de voiture. D’ailleurs, on ne sait pas vraiment si ça se soigne. Vous comprenez, on n’est pas sûrs encore, mais quand le neurologue a su, il a avancé le rendez-vous de six mois pour les prendre bientôt. Alors, vous comprenez, l’espoir des genoux s’envole un peu, aussi.

Elle raconte tout presque d’un trait. On acquiesce en signe de compréhension, on lui montre que oui, elle peut parler, on la comprend. Même si on se prend une bonne claque, nous aussi. On cherche le juste milieu entre la détresse et le sourire, parce qu’on est impuissantes mais que pour l’instant, on ne peut qu’écouter cette histoire qu’elle raconte probablement en Français pour la première fois. La petite est à côté de son imposante mère devenue chiffon mais qui reste digne malgré tout, elle la regarde avec un sourire figé quand on lui demande ce qu’elle en pense, elle nous dira, de sa petite voix : « J’ai peur, Maîtresse… ». Nous aussi, on a peur pour toi.

Et puis, comme je suis incapable de terminer un rendez-vous sur une note aussi noire, je me mets à lui parler de la scolarité de sa fille. Ma collègue embraye. On lui dit que c’est difficile, mais qu’elle a envie, qu’elle est agréable, qu’elle fait des efforts. On lui liste toutes les qualités de sa fille, qu’elle connaît probablement déjà, comme pour tenter d’équilibrer le reste. Comme si on pouvait équilibrer le reste… Tentative dérisoire, pour faire rentrer quelques rayons de soleil dans sa nuit bien trop sombre.

Alors, la maman se met à nous parler d’elle, de son parcours, de sa vie. Gâchée, qu’elle nous dit. Parce que, vous savez, épouser un homme, ce n’est pas être femme. Parce que cet homme, qu’elle a épousé à dix huit ans, aux côtés duquel elle mourra, on ne peut pas vraiment dire qu’elle l’ait vraiment choisi. Mais c’était comme ça. Elle est d’une intelligence bouleversante. On boit ses paroles. Elle raconte que jamais elle n’aurait du arrêter ses études, mais que quand on est une femme turc mariée, généralement, on reste à la maison, on fait le ménage et des enfants. Des garçons, si possible. Quatre filles, elle a eu. Enfin, cinq, plus exactement, puisqu’elle a perdu un bébé à la naissance. L’horreur tente de nous submerger, heureusement qu’on est assises, et elle continue. Que sa quatrième fille a quatre mois, mais que maintenant, elle dira non à son mari pour encore un autre. Qu’il n’y aura pas de garçon. On est conscientes toutes les quatre, ma collègue, la mère, sa fille et moi, que si jamais son mari entendait les mots qu’elle prononce ce soir… Mais il n’est pas là, et on est entre femmes. C’est précieux, d’être entre femmes.

Et puis, elle plonge dans le regard de sa fille, et elle lui explique, avec toute la fermeté et la douceur que peut montrer une mère déterminée, que jamais elle ne la laissera se marier sans travail. Qu’elle, elle ne peut pas aller chez le coiffeur, ni s’acheter de beaux habits. Que pour faire la moindre petite course, même pour la famille, elle doit demander à son mari. Demander à son mari, quelle honte pour elle. Elle, la femme intelligente qui est devenue la femme de la maison, elle doit attendre que son mari lui tende une main avec quelques euros pour pouvoir vivre un peu. Elle a honte, elle est déçue, révoltée et résignée à la fois. Elle lui dit que si elle avait travaillé, ils habiteraient une maison, ils auraient de beaux vêtements et pourraient se payer davantage que deux paires de chaussures premier prix dans l’année. Ils pourraient même aller… au cinéma ! Que l’argent que l’on gagne permet de prendre des décisions, seule. La petite sourit, fait signe que oui, mais son regard en dit long. Et puis, au milieu de son discours, la mère s’arrête, plante ses yeux dans les nôtres et lance : « Mais regardez-moi, j’ai eu cinq grossesses en dix ans, j’ai vingt-neuf ans et j’en parais quarante. » Et elle a raison. Elle a mon âge, et parait davantage se rapprocher de celui de ma mère. La vie ne loupe décidément pas certaines femmes. Elle n’a jamais lâché son sourire, tout au long du rendez-vous. Ce sourire de Joconde, qui dit qu’elle a peur, mais que ça va aller, n’aies pas peur, ma chérie.

Enfin, elle s’est tournée vers sa fille, à l’avenir encombré, et elle lui a dit cette phrase incroyable, qui m’a complètement bouleversée : « Et je serai fière de toi. Tu auras un travail, toi. Tu ne regarderas pas la main de ton mari, ma fille. »

J’ai failli laisser échapper une larme qui ne sortait pas des yeux de cette femme, de cette mère, et puis j’ai réussi à la retenir, parce qu’elle aurait été déplacée. Parce que cette femme avait la force d’un roc, qu’elle n’était pas venue pour qu’on la plaigne, et que la dernière chose qu’elle voulait était qu’on pleure sur sa vie. C’est sa vie, pas la mienne.

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Cet article pourrait engendrer mille débats et questions, auxquels je n’ai strictement aucune envie de répondre. Je sors de ce rendez-vous un peu étourdie et je voulais l’écrire, vite, peut-être mal, pour laisser quelque part un morceau de la claque que j’ai prise en pleine face tout à l’heure.
Être maîtresse, c’est aussi se prendre des baffes, de temps en temps. De celles qui vous ramènent à votre propre existence et qui vous font passer toute envie de chouiner sur votre propre sort. N’importe quel enseignant pourrait vous raconter tout un tas de rendez-vous comme celui-ci. C’est ça aussi, la vie d’instit. La vie tout court, d’ailleurs. C’est pour ça que je ne pourrai jamais travailler dans une école de familles privilégiées. C’est pour ça aussi que peut-être, un jour, je travaillerai dans une école de familles privilégiées.

Relativisons nos petites vies, et apprenons à dire que nous sommes heureux.

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21 thoughts on “Tu ne regarderas pas la main de ton mari, ma fille

  1. Moi, la semaine dernière j’ai appris qu’une famille de 6 enfants risquait l’expulsion, qu’elle n’avait plus ni eau chaude ni chauffage depuis plusieurs mois… Banal, sauf quand on habite à 1000m d’altitude, que les températures de novembre à mars oscillent entre 0 et -25°C et que cette famille habite dans la maison voisine à la mienne… et je n’ai rien vu !!! Et ouais, parfois on se regarde un peu trop le nombril ! Bon c’est peut être aussi un moyen de défense de tourner la tête ailleurs, parce que souvent, aider est difficile avec des services sociaux débordés ! Alors on signale et on écoute… c’est malheureusement ce qu’on sait faire de mieux… Et surtout on essaie d’être bienveillants à l’école avec les enfants pour qu’au moins là, ils se sentent bien !
    Merci pour ce post, j’ai pleuré en le lisant, je crois que ce sont les larmes retenues pendant mon rendez vous la semaine dernière ! Et encore bravo pour ce blog, qui devient bientôt aussi addictif que celui de Caro !

  2. Tu as parfaitement retranscrit ce que tu as ressenti parce-qu’en lisant, l’émotion est à fleur de peau.
    Combien de femmes, d’enfants, de familles dans le même cas ?
    Trop …
    Je voudrais « rebondir » sur

    C’est pour ça que je ne pourrai jamais travailler dans une école de familles privilégiées. C’est pour ça aussi que peut-être, un jour, je travaillerai dans une école de familles privilégiées.

    Il y a aussi des problèmes dans les familles privilégiées.
    Pas les mêmes mais d’autres certainement tout aussi bouleversants.
    Ca ne se voit pas physiquement parce-qu’il faut paraître mais le malheur, la tristesse, les soucis …. sont dans tous les milieux.

    Merci pour cet article qui nous font prendre conscience ou rappeler que notre vie est belle.

  3. @ Sophie : familles privilégiées. Tu as raison. Une de mes proches amies a été un « enfant du placard » en quelque sorte, mais quand elle devait aller à l’école, fringues de marque.
    Enfermée tous les jeudis (à l’époque) et les week-ends dans le noir, sans pouvoir sortir alors que ses cousines allaient au tennis, etc., sans parler de brimades multiples.
    Elle a fugué en Belgique à 16 ans et sa tante qui était sa tutrice n’a même pas signalé sa disparition.
    Un soir de noël à 10 ans, angine, elle est restée seule à la maison parce que la famille avait un dîner ailleurs. Heureusement il y avait le chien qui l’a consolée, depuis elle a toujours eu un chien.
    Une des plus grosses fortunes de la région.
    Putain de vie.

  4. Magnifique billet, qui m’a émue aux larmes
    et ooui, tu as raison, arrêtons de chouiner car la vie est belle mais elle peut être chienne aussi mais il est de belles personnes en ce bas monde….

  5. Bonjour chag, j’ai l’habitude que vous me fassiez sourire chez caro et là, je clique sur votre site et je me prends une magnifique baffe. Suis pas fière au bureau avec mes larmes que je n’arrive pas à remballer… Merci d’être là pour elles, merci de parler d’elles.

  6. C’est très bien écrit, on se sent comme une petite souris qui assiste, tapie dans un coin à ce rendez-vous si bouleversant…

    De par mon métier, j’assiste malheureusement trop souvent à ce genre de scènes et je croise tant de gens aux destins brisés…

    Merci d’en parler et de laisser une trace.

  7. Bonjour je commente pour la première fois mais là, ça fait 3 fois que je viens ici relire ce texte. Je suis obligée de dire que tu m’as bouleversée. Injustice, amour,colère, peur et dignité. Moi non plus je n’ai pas retenu ma larme.
    Vraiment merci.

  8. C est la 1ère fois que je viens sur ce blog et grande est mon envie d y laisser un com. Je viens d Italie et je vis actuellement en France. Eduquée par un père macho : « tu as 16 ans pas la peine d aller encore à l école, on va te marier, tu n iras pas au cinéma et ne parle^pas à un garçon, etc… » M a mère n avait pas le droit de parler, d avoir un avis, encore aujourd hui elle a peur de lui et pourtant elle l a choisi mais c est ds la mentalité. J ai assisté à des suicides de jeunes filles qu on mariait de force et qui voulaient s échapper mais impossible les frères sont aux aguets (les salauds). Oui, c est horrible, on gache sa vie, on survit tristement, on se résigne. J ai passé ma jeunesse à lutter pour ne pas céder, faire des cours du soir en travaillant, reculant les dates de mariage, etc…. mais c est dur physiquement, moralement, on doit lutter pour exister. Alors, je comprends cette turque comme tte autre femme qui doit baisser les yeux devant un homme. J ai envie de dire : »Fuyez, allez voir une assistante sociale, faites-vous votre vie ». Je l ai fait. Merci pour ce témoignage poignant

  9. Bon ben, 1er com sur ce blog…je suis venue, drainée par Caro…
    Et je ne le regrette pas..
    Mais moi, là, je n’ai pas pu retenir ma larmichette…
    Ton récit est tellement émouvant, on a envie de croiser les doigts et de se dire que cette petite fille va aller mieux et qu’elle deviendra un grand médecin / avocat/ journaliste / professeur / ingénieur ou que sais-je et qu’elle fera la fierté de sa mère si digne…
    Merci pour cette histoire si vraie, qui nous fait relativiser et nous rappeler que, même avec nos soucis quotidiens, nous avons de la chance d’avoir des enfants en bonne santé et de n’avoir pas à « regarder la main de nos maris » (c’est si bien dit…)
    Merci encore pour ce joli moment d’émotion..
    Val

  10. Bah putain ma belle quand t’arrêtes de déconner tu déchires : j’en ai encore les poils au garde à vous ! C’est un très bel article, pudique, émouvant ….brrr

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