Tout au bout d’un chemin de pierres blanches…

Il y avait, au pied d’un coteau, une petite route qui ne connaissait que le vieux klaxon de la camionnette du facteur. Et tout au bout d’un chemin de pierres blanches, une petite maison dont seul le toit de tuiles dépassait des vignes charnues. Elle n’était pas vraiment belle, et un peu mal fichue. De ces maisons d’ouvrier trop humides que l’on a fait grossir avec le temps, mais pas toujours dans le bon sens. Il fallait traverser une chambre d’enfant pour accéder à celle des parents, on avait déjà vu plus pratique. Il y avait des pièces qui portaient des noms étranges : une pièce, tout au fond, qui s’appelait justement « la pièce du fond », mais qui en fait était un cellier ; ou encore cette pièce qu’on appelait la cuisine, et qui était ni plus ni moins qu’une salle à manger. « Salle à manger », c’était le nom du salon. Mais dans cette maison, on ne s’accommodait pas de détails de vocabulaire.

Elle se souvient.

Il y avait de vieilles fenêtres qui faisaient siffler le vent d’hiver et résonner les vitres minces, et des volets de fer bordeaux qui laissaient passer la lumière dorée du matin. Celui de la fenêtre de gauche du salon était toujours plus difficile à fermer que celui de la fenêtre de droite. Il fallait forcer un peu pour enclencher le crochet dans un vacarme de ferraille un peu rouillée. Pour fermer la porte de la pièce du fond à clef, on devait appuyer son épaule juste au dessus de la serrure. C’était un coup à prendre.
Vingt ans auparavant, des meubles étaient venus se poser, et jamais ils n’avaient bougé. Un jour de grosse dépense, un canapé en vrai cuir était venu remplacer le vieux canapé de velours vert. Il était moins confortable mais, depuis ma place, je voyais toujours à travers la fenêtre exactement la même grosse branche de l’érable du jardin. J’étais soulagée : finalement, cuir ou velours, les saisons passeraient sur ma branche tout comme les années d’avant.

Elle se souvient du carrelage.

Il y avait le jardin de derrière, le plus grand, celui des neiges du sud bien trop rares, des étoiles filantes les soirs d’été, des grillons à débusquer en les chatouillant avec une grande tige d’herbe, de tous les jeux, de toutes les fêtes. Les tentes d’indiens à l’ombre des branches qui pleurent. Les dînettes à la bouillasse, les chasses aux hannetons et aux vers luisants quand tombait le soir. Il y avait le clos des chiens, entouré d’un laurier qui a fini par l’avaler tout entier, le fil à linge tout au fond, un peu tordu et balancé mollement par les vents. Et cette petite marche tout le long des murs de la maison, grande comme un orteil, sur laquelle on pouvait grimper sur la pointe des pieds pour regarder par les fenêtres, à bout de bras crottés et en levant le nez.
Et même ce passage secret, entre le garage et la maison, qui menait d’un jardin à l’autre. Ce mince couloir empreint de magie, de l’épaisseur d’un enfant, que l’on prenait sans respirer – à cause des araignées – mais dont on savourait le bonheur de l’emprunter. On savait qu’un jour, on ne pourrait plus venir y braver ses habitantes bien logées. Chaque passage était la preuve douce et rassurante que pour quelques temps encore, nous étions encore des enfants.

Elle se souvient du carrelage de la cuisine.

Il y avait ces deux chambres d’enfants, que l’on a mis des années à s’attribuer. Sentir encore l’odeur de la cire d’abeille sur le parquet des premiers beaux jours de printemps, lorsque l’une de nous s’asseyait sur un vieux pull et que l’autre la promenait en tirant les manches pour faire briller le bois. Se souvenir exactement des lattes qui craquent, des papiers peints d’enfant, des gros noeuds dans le bois et de la manière bien précise dont il fallait manier le loquet des penderies pour les ouvrir. Dormir à deux dans une chambre – ça éloigne les loups – et garder l’autre comme salle de jeux. Puis s’installer quelques années seule dans la plus grande, échanger, y revenir et finalement se poser définitivement dans la plus petite, la moins pratique, mais celle qui a un avantage certain : la vue depuis la fenêtre sur le soleil levant, chaque matin. Le meilleur moment, c’était à l’automne, quand on ouvrait les volets. Après la gifle du froid, on voyait, à travers la brume et les branches du poirier, se dessiner le soleil des matins de chasse. Et toute la campagne devenait orange.
Le jardin de devant, le plus petit, avait cette petite motte de terre en plein milieu, et qui a connu des kilomètres de tours de vélo rose bonbon, d’abord avec des petites roulettes, et puis sans. Cette grosse flaque d’eau, les jours de pluie, toujours au même endroit. Les plus grosses pierres du chemin qu’il fallait éviter, et le buisson de pyracantha qui ne cessait de prendre ses aises. Un jour, il faudra le couper.
Il y avait les arbres de Noël dans la cuisine, toujours à la même place. Il suffisait de pousser le tabouret avec la plante moche qui n’en finissait pas de grimper à l’envers, et le sapin d’un temps côtoyait le formica de toujours. Il y eut les départs pour l’école puis les pétarades de scooter. Les chambres d’enfants se sont ornées de posters, de soutien-gorges qui traînent, d’abord la semaine puis uniquement les week-end.

Elle se souvient surtout du carrelage de la cuisine.

Le temps s’est égrainé, et puis un jour, j’ai pu tenir puis lâcher la main de ma fille qui, ignorant les araignées, s’est aventurée dans le passage secret, que je ne pouvais plus traverser depuis des années. De ses grands yeux gris, elle a redécouvert la lumière du jour à l’autre bout. Elle m’a regardée, et a bondi dans les rayons. Un peu de ma magie de petite fille lui appartenait maintenant.
A sa naissance, on a planté un arbre, au fond du jardin. Un érable, évidemment. On le regarderait grandir et un jour, on ferait la sieste sous l’ombre de ses branches. Plus tard, elle prendrait elle aussi le coup de main pour fermer le volet de gauche du salon. Elle appuierait son épaule pour fermer la porte de la pièce du fond, juste au dessus de la serrure. Elle regarderait le soleil d’automne se lever à travers le poirier, elle grimperait aux érables et un jour, peut-être qu’elle couperait le pyracantha. La maison soufflerait encore des rires d’enfants, et de nouveaux petits nez viendraient se poser sur le rebords des fenêtres écaillées. Je lui apprendrai le chemin le plus court qui traverse les vignes pour aller jusqu’aux grottes du coteau, les fossés où on peut chasser les grenouilles, les meilleurs endroits pour trouver les vers luisants, ceux où sa grand-mère cache les glaces dans le congélateur, et comment on se sert de l’établi du garage de son grand-père. On ferait des grillades sur le barbecue fendu du jardin, s’il tient encore, et on ferait à nouveau des Noël qui sentent bons, où on mange trop de bûche et où on se couche trop tard.

Elle se souvient seulement du carrelage de la cuisine.

Et puis un jour, en quelques semaines, un divorce, des meubles qu’il a fallu brûler, le formica qui n’embrasserait jamais plus les aiguilles de décembre, tout vider, vite. Charger une voiture avec ce qu’il reste. Vouloir emporter les murs, et tout ce qu’il y a autour. Déraciner le petit érable, se dire qu’on préfère encore qu’il meure plutôt que de le laisser là, à faire de l’ombre à ceux qui ne sauront pas. Rouler à l’envers sur le chemin de pierres blanches, une dernière fois, la maison dans le dos, et ne jamais se retourner. Du haut de ses trois ans, avoir l’espoir dérisoire qu’elle se souvienne de la pièce du fond, de la lumière à travers les volets, des érables du jardin, du passage aux araignées et du laurier mangeur de chiens.

Elle oubliera le carrelage de la cuisine.

Se dire que nos souvenirs d’enfants ne sont maintenant plus qu’un souffle doux et chaud, que nous aussi, on oubliera. Savoir qu’on ne sait déjà plus exactement combien de pas il y avait entre la cuisine et le salon. Parfois, on se demande même si certains souvenirs sont vrais. Alors, on espère, on ferme les yeux sur le temps passé et on voit, au travers de notre fenêtre usée, le soleil des matins d’octobre se dessiner derrière les branches du poirier.

chag

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29 thoughts on “Tout au bout d’un chemin de pierres blanches…

  1. Bravo, je chiale comme une madeleine…
    J’avais fini par hériter de la grande chambre, celle qui donne sur le grand jardin de derrière. Un jour, pour mes 14 ans, on se décida même à enlever le papier peint avec des bisounours pour en mettre un plus moderne.
    Sauf que moi je n’ai pas connu les cartons, je n’ai pas connu le dernier départ de la maison. Un weekend en arrivant a la gare après ma semaine a la fac, on m’a simplement dit « la maison a été vidé, on n’y retournera plus »…

  2. Grâce à cette si belle évocation j’ai fait un bond vers mes quatre ans,dans une maison et ses jardins,pas tout à fait la même,pas tout à fait une autre,comme on se souvient en rêve…à sentir monter les larmes.l’incroyable capacité de notre cerveau à nous restituter mille sensations que l’on croyait disparues!
    Sans l’air d’y toucher ,un peu de Colette aussi…merçi

  3. Merci bien pour vos messages.
    Je l’ai fait sur la page Facebook mais je le reprécise ici : l’érable du fond du jardin survit toujours, sur mon balcon, dans un pot qui commence à être trop petit. Il attend qu’un jour on lui trouve une place, au fond d’un jardin où on pourra enfin se reposer sous ses branches qui pleurent.

    1. Merci pour toute cette poésie, ces jolis mots si bien choisis, ce partage de sensations d’enfant. C’est très très beau!

  4. Vraiment très bien écrit, émouvant de précision (ah « les dînettes à la bouillasse » du coup j’ai brusquement rétréci), et de lumière douce. Admiration de la part d’une dévoreuse de mots.
    Félicitations Chag (merci d’avoir précisé que l’érable vit toujours).

  5. Ou lala…C’est un texte qui fait violemment écho chez moi (une petite boule douloureuse au fond de la gorge, on respire ça va passer).
    Tu manies aussi bien la nostalgie que le caca en spray.
    T’es trop forte quoi.

  6. C’est un texte magnifique qui mélange des relents de Pagnol, de nostalgie, de Vie quoi…
    On était avec toi dans cette maison;
    Très beau, très émouvant et quel dommage malgré tout…

  7. Pourquoi cette évocation nous noue la gorge et nous picote les yeux … C’est pourtant bien les souvenirs de ton enfance que tu racontes ici si bien … Mais, c’est si personnel et si universel …C’est peut être le talent …

  8. J’ai un peu d’eau dans les yeux et un peu de brume dans le cœur en lisant ça… Je ne sais pas ce qui je préfère, lire ta prose sur les manips cheloues de ton kinésithérapeute/ostéopathe ou bien ce texte là. En fait ne sachant que choisir, je kiffe les deux. Merci.

  9. J’ai cru que c’était moi qui racontais la maison de ma petite enfance:biscornue,avec des fenêtres qui ferment seulement si on sait s’y prendre,les bestioles à collecter dans le jardin(nous c’était surtout les doryphores sur les pommes de terre) et tout le reste.Ce n’est pas retour vers le futur,mais un grand saut en arrière.Tout y est,bravo l’artiste.

  10. Les larmes aux yeux…moi aussi…. bon il va falloir le faire ce putin de livre!! Le don rare de bienveillance et de transmission..merci pour cette bulle nostalgique..moi aussi ca fait echo (echo echo!!…..???!dori sors de ce corps!!)

  11. Je viens de relire ce post….et bien sûr…. je chiale! Tout ce que tu a écris à pour moi un gout de vécu. Une maison d’enfance…celle de mon grand-père….. qui ressemble étrangement à celle que tu décris. Des milliers de souvenirs de petite fille envolés à la vente de cette maison après le décès de mon papi. Lire mes émotions écrites avec TES mots….comme c’est étranges…..
    Merci pour ce petit moment de retour dans le passé

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