Nullipare temporaire

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Il y a de rares dates qui te collent une excitation particulièrement intense et régressive. Comme celle où tes gosses, les trois, partent en vacances quelques jours, sans toi. Et, bonne nouvelle supplémentaire, les deux premiers jours, ils partent aussi avec leur père.

Liesse.

Le droit chemin d’une vie saine aurait pu se profiler, si je n’avais pas, au hasard d’une petite course à faire, croisé la route d’une fromagère au physique disgracieux mais à l’étalage attrayant. C’est que je suis bien faible devant quelques ferments odorants. Après quelques calculs rapides, j’en ai conclu que pour une seule personne et pendant deux jours complets, il m’en faudrait environ sept cents grammes, fourchette que j’estimais plutôt basse. C’est qu’il faut rester raisonnable. Et pour accompagner tout ça, il me fallait bien quelque pâté bien gras, des gâteaux pour le dessert et du rouge bien gouleyant pour faire descendre tout ce merdier bien comme il faut.

Ah, et une laitue.

Le premier matin, il me parut soudain vital de faire le ménage dans tout l’appartement. L’espace d’un instant, je me suis demandée si cette envie première était terriblement pathétique. Mais devant mon érection manifeste à imaginer mon intérieur rangé et propre pendant plus de trente minutes, j’ai estimé que c’était légitime.

Ensuite, mon quotidien fut donc rythmé par des choses complètement dingues. Comme par exemple m’épiler une nouvelle fois le frifri à la pince à épiler (je vois le Dr M&M’s jeudi, je veux lui présenter Claudine sous son meilleur angle), me concentrer sur ce que je faisais dans les toilettes, sans devoir converser en même temps sur le probable emplacement du chargeur de la console de jeux, du vernis à ongles rose mais pas trop, ou de la tétine dégueulasse ; ou encore prendre des douches de plus de quatre minutes.

J’ai également bu environ quatorze litres de thé par jour, le tout en alternant sieste et lecture, activités journalières complètement saugrenues quelques heures auparavant. Néanmoins, il aurait été trop facile de lire les livres les uns après les autres. Ainsi, j’en ai commencé trois, en même temps. Plus ou moins volontairement, d’ailleurs. J’avais commencé, il y a quelques mois, « Les dieux voyagent toujours incognito » de L. Gounelle. L’ennui, c’est que la couverture est moche. Oui, je sais, c’est lamentable et particulièrement puéril, mais je suis une fille à couvertures. Si elle ne me plait pas, impossible pour moi de me fondre dans la lecture, puisque j’associe involontairement le livre avec une couleur improbable (un jour, je te parlerai du fonctionnement particulier de mon cerveau qui, depuis toujours, assimile les personnes, lieux, objets ou évènements à une couleur qui leur est propre. Ma tête est donc un arc-en-ciel permanent où les couleurs se mêlent constamment) (tout ceci était incroyablement amusant, jusqu’à ce que je découvre une seule autre personne fonctionnant à peu près comme ça : un autiste Asperger). Bref, cette foutue couverture est moche, du coup je n’arrive pas à avancer (clairement, personne n’a envie de lire un livre vert d’eau) (à part une blogueuse déco, éventuellement). Alors, j’ai pris le fameux « Les poissons ne ferment pas les yeux » de Erri de Luca, qui sommeillait dans ma bibliothèque depuis des mois. C’était mon édition préférée, il y avait des poissons rouges sur la couverture, j’ai lu quelques pages, c’était chouette. Et puis, au moment de partir en vacances, la semaine dernière, j’ai fourré rapidement dans mon sac un livre avec des poissons rouges sur le dessus. Sauf que je n’ai pas pris le bon, j’ai pris « Le liseur du 6h27 ». Faut quand même être sacrément con pour éditer deux bouquins avec des couvertures qui se ressemblent autant. L’ennui, c’est que j’en suis à la moitié, mais qu’il me plait moyen. Du coup, pleine de culpabilité, j’avance aléatoirement sur deux bouquins, me gardant celui d’Erri De Luca pour la fin. Ah oui, je fais de la boulimie littéraire. Je t’expliquerai ça aussi, un autre jour.

Bon, sinon, à part lire et dormir, je mange tout un tas de trucs que personne ne me taxe, et donc que je ne suis pas obligée de planquer avec culpabilité au fond des placards, dans le panier vapeur en bambou qui ne sert jamais. Je me suis achetée des gaufres liégeoises, très industrielles et dont je suis tellement déçue que j’ai en projet d’en faire des vraies, et puis surtout, des navettes de Provence. Vois-tu, je perds tout sens de la réalité lorsqu’il s’agit de fleur d’oranger. Comme je suis très influençable, j’ai vidé le sachet dans un pot en verre terriblement scandintage, et je boulotte ça à longueur de journée, en alternance avec le Saint Nectaire et le crottin de Chavignol, me disant que quand même, à défaut d’être healthy, tout ceci pourrait être hautement instagrammable.

Parfois aussi, j’arrête tout et j’écoute le silence, comme ces filles un peu étranges qui font de la pleine conscience très à la mode. Je viens notamment de redécouvrir que mon appartement était quand même royalement situé, puisque chaque matin, je n’entendais aucune voiture mais le piaillement de toute une volière de passage dans les arbres du jardin, juste devant nos fenêtres. Du bucolique en pleine ville, je te vends du rêve.

L’Homme, quant à lui, est donc revenu hier, anéantissant ainsi mon célibat fictif et tellement jouissif (j’étais à ça de m’ouvrir un compte Tinder) (ceux qui sont maqués depuis avant 2003 ne peuvent comprendre la frustration de ne jamais avoir écumé les sites de rencontres à la recherche d’un plan cul susceptible d’être épousé ultérieurement). Et puis, disons le, l’Homme est aussi bordélique que nos trois chiards réunis. Néanmoins, l’avantage, avec lui, c’est qu’on s’emploie avec application à faire tout un tas d’enfants pour de faux à peu près partout où ça nous chante, et surtout, quand ça nous chante (et même en ayant l’orgasme sonore) (mes voisins vous saluent) (on n’a pas de rideaux). Forniquer avant 23h était un luxe, laisse moi te dire qu’on fait grave sa fête à la luxure depuis hier. Notez que les ennemis premiers de la sexualité parentale, c’en sont tout de même les conséquences.

Je vous aurais bien confié que c’est génial parce que sans les gosses, je me balade en slip à longueur de journée, mais l’ennui, c’est que ça m’arrive aussi avec la marmaille. La même chose pour les restau’, les soirées avec les copains et tout ce bouzin que je fais en temps normal, trois gosses ou pas.

Je finirai en clamant que non, tout ce petit monde ne me manque pas. Enfin pas à moi, parce que l’Homme, comme à chaque fois qu’il manque sa descendance, erre dans les chambres des morveux et renifle leurs draps sales. Cet homme est une mère qui s’ignore, je crois.

Tout à l’heure, j’ai eu les grelots au bout du fil. Bon, on ne peut pas vraiment dire que j’avais beaucoup de choses à leur dire. Bulle m’a demandé s’ils me manquaient. J’ai dit non. Elle a dit même pas un peu. J’ai redit non. Elle a dit même pas moi un peu plus que les autres. J’ai encore dit non. Paupiette m’a raconté des trucs à propos d’une poupée mal coiffée qui avait des nœuds et de pipi dans des toilettes. Et CoinCoin a beuglé que c’était pas la peine de me parler parce qu’on s’était vus hier et que c’était pas la fin du monde. J’en aurais au moins réussi un sur les trois.
Bulle a dit que quand même, on ne se verrait que vendredi. J’ai répondu qu’en années chien, ça devrait sûrement passer rapidement, mais que là, j’avais plutôt envie de compter en années tortue, si ça ne l’ennuyait pas. Ça l’ennuyait.

Alors j’ai raccroché, et j’ai bu encore une lichette de Saint Emilion, pour aller avec ma tomme de Savoie.

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