Tricoter une madeleine

maxetlesmaximontrestricot

Je ne sais plus très bien à quel moment le tricot est passé du stade ringard au stade bobo, ni vraiment quand un lien quelconque a pu s’établir entre cette sombre chose et moi.

Ah, si.

C’est quand j’ai vu que des gens vendaient des bonnets pour enfant à soixante-neuf euros. Des bonnets en taille deux ans, donc. A soixante-neuf euros. Du coup, je ne savais pas si, pour ce prix, c’était directement le mérinos australien qui filait sa laine au coin du feu, ou bien si on ne nous prenait pas un peu pour des cons. Mais des cons riches, apparemment.
Toujours est-il  que, comme toutes ces greluches des internets, je suis mue parfois par tout un tas de choses abstraites qui consistent à regarder ce que font les autres, pour enfin finir par les copier en ayant l’impression d’être incroyablement branchée. Le tout, non sans un certain snobisme très urbain, mais dont je m’accommode ma foi fort bien. L’étape suivante consistant à savamment le crier sur tous les toits pour répandre un génie que j’aurai usurpé.

Mais que voulez-vous, on n’a pas rien sans rien.

Du tricot, putain. Avouez que ça valait sacrément la peine de laisser le rade en plan pendant trois mois, pour revenir avec un truc aussi foireux, hein.

Tout est donc parti de cette foutue histoire de bonnet. Enfin, de bonnet, c’est vite dit. Le bonnet, c’est encore un accessoire de prolo. Non, je ne cherchais pas un bonnet, mais bien un béguin. Lutin, plus exactement. Parfaitement. Un fucking béguin lutin terriblement vintage, dans lequel je voyais déjà ma dernière née. Bien entendu, environ quatre minutes après avoir vu ce béguin, la vie sans lui m’est apparue bien fade, morne et terne. Elle ne valait évidemment plus la peine d’être vécue, en somme. Forte de ma personnalité de table basse, je venais donc de me créer un besoin consumériste du plus grand intérêt.

Alors, de fil en aiguilles (j’ai fait Jean Roucas LV2), je ne sais plus très bien comment – un trou noir, une absence, de l’alcool de riz ? – je suis ressortie d’un magasin qui sentait l’eau de Cologne et la teinture mauve avec une paire d’aiguilles n°7 et deux pelotes de laine Rapido marron.

Je me suis lancée, vidéos de tutoriels sous la main. Le point mousse, le plus facile, mais que je trouve joli quand même. Tu parles, ça m’arrangeait bien.
Il faisait nuit noire et même un peu froid, seuls les ronronnements du chat cassaient le silence du soir. J’étudiais le mouvement, le ballet bien orchestré de la laine qui danse autour des aiguilles. Je reproduisais alors cette première maille avec la concentration grave des gestes importants. Et puis, soudain, quelque chose s’est produit. A la deuxième maille, mes doigts ont couru, comme s’ils savaient déjà. Ma tête n’agissait plus, j’étais spectatrice de ces mains qui étaient miennes et qui récitaient là une chanson qu’elles connaissaient par cœur.

Sont alors remontés des souvenirs chauds et cotonneux, vieux de vingt-cinq ans.

Je suis assise près de la grande fenêtre du salon, mes pieds de huit ans ne touchent pas encore le carrelage. En face de moi, je vois ma grand-mère sur son fauteuil. Ses doigts tordus s’activent et ses lourdes aiguilles à tricot tintent en battant le rythme de celles de la grande comtoise. N’avez-vous jamais eu, enfant, ce sentiment étrange et rassurant que le temps s’était soudain suspendu ? Le temps, chez mes grands-parents, avait cela d’incroyable qu’il s’étirait à l’envi pour parfois sembler s’arrêter. C’est, je crois, que le temps des vieux et de la campagne aime s’égrainer pour mieux être délecté. Je détaillais alors, avec une curiosité sans faille, l’infinité des grains de poussière qui valsaient dans les rayons du soleil de la maison et sous la chaleur humide du radiateur en fonte. Parfois, je tentais même d’en capturer, dans une quête que je savais vaine.

En nouant ma laine, j’ai aussi revu ma grand-mère fouiller dans la grande armoire de chêne pour ressortir la boite de bonbons. Une boîte qui a rythmée mon enfance et dont j’avais oublié l’existence étrange. Des pastilles Vichy, toutes blanches, dans leur boite octogonale bleue. Aucun enfant de huit ans n’aime les pastilles Vichy. J’en prenais une, vraiment parce qu’il n’y avait rien d’autre. Et parce que ça lui faisait plaisir. Je n’ai jamais trop aimé la menthe, mais je peux encore sentir le goût sur ma langue, et le bonbon fondre en une poudre acide. Puis, elle reposait la boite, sur l’étagère du milieu, à côté de mille autres boîtes métalliques, dont la moitié au moins étaient des boites à boutons égarés, dont elle ne se resservait évidemment jamais.

Enfin, je nous ai revues. Elle, me montrant les mouvements des aiguilles sur mes petits doigts aux ongles rongés et plus très propres. Et moi, tricotant avec application et langue tirée ses restes de laines dépareillées, en une improbable écharpe qui ne couvrira jamais de cou.

– Allez, attrape la laine avec ta main droite…  une maille à l’endroit…
– Et ton tricot avec ta main gauche…  une maille à l’envers…
– Pique dans le trou, juste ici… C’est bien… une maille à l’endroit…
– Tourne doucement autour de l’aiguille…  une maille à l’envers…
– Attention, ne serre pas trop !  une maille à l’endroit…
– Voilà, tire ta maille sur l’autre aiguille…  une maille à l’envers…

C’est incroyable. Moi qui chéris mes souvenirs d’enfant, j’avais oublié durant toutes ces années, mais mon corps, lui, s’en est souvenu. Je ne tricoterai probablement que ce foutu béguin, que ma fille refusera très certainement de porter, mais qu’importe. Durant ces quelques heures, je suis à nouveau avec ma grand-mère et mes huit ans.

Il n’y a donc pas que le vélo, qui ne s’oublie pas.

Il y a le point mousse, et les pastilles à la menthe, aussi.

 


Édit : Une véritable œuvre d’art se cache sur la photo. Elle – ou plutôt il – a été spécialement tricoté pour moi, par les doigts d’or de la tenancière du Délit Maille, cadeau d’une fidèle lectrice. Je le garde jalousement, évitant de le secouer : Max a encore, au bout de son costume de loup, des grains de sable des plages du Nord, restes éphémères de son fabuleux voyage jusqu’à moi.

« Nous vous aimons. Nous vous aimons terriblement. Nous vous mangerons ! »


 Édit 2 : Si tu veux ricaner en admirant le béguin terminé, c’est sur la page Facebook du blog que ça se passe –> lien dans la barre de droite –> –>

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Breaking news

pasteque

Hier, j’ai chouiné sur le réseau social, parce que ça fait belle lurette que je n’avais pas été touchée par la grâce de l’inspiration en ces lieux de sexe divin et de débauche pédagogique (et pas l’inverse). Alors, avant que les foules ne se soulèvent d’indignation, tout en se scarifiant les joues en pensant à la fin de ce blog chéri, j’ai décidé que j’allais écrire un truc à l’arrache, comme ça après, on passera à autre chose et tout le monde sera content.

On a les déboires qu’on mérite, mais voyez comme je suis altruiste même dans la rudesse de la vie d’artiste.

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Georgette, ma nouvelle potesse

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Mes genoux-hiboux-bijoux,

Je suis un peu embêtée. Il faut que je te confie quelque chose, mais tu dois me promettre sur la tête des G-Squad que tu ne le répèteras à personne. Croix de bois, croix de fer, si tu mens, je t’éclate un ovaire.

Bon…

J’ai rencontré quelqu’une…

Elle était là depuis quelques temps déjà. On se croisait. Parfois plusieurs fois par jour, parfois pas de plusieurs jours. A chaque fois, petit sourire en coin, yeux pétillants, ce genre de truc qui dit qu’on a envie l’une de l’autre mais que là, c’est pas encore le moment. Je n’étais pas prête.
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