Les instit’ en récré

coincoinclasse

Aujourd’hui, public, je m’en vais te conter le pilier central de la vie des instit’ (juste derrière les vacances et le café) : les récréations.

Ne nous leurrons pas, si la délivrance récré est sacrée pour les élèves, elle n’est pas moins attendue chez leurs maîtres. On a déjà vu des profs commettre des injustices en classe, balancer des punitions collectives à tout-va, hurler des menaces de redoublement hypothétique, jamais personne n’a vu un instit’ sucrer la récré de tous ses élèves. Et l’interdiction formelle et justifiée de cette sanction n’y est pour rien. Non, en fait, l’instit’ a besoin de sa récréation tout autant que ses sujets. La bienséance voudrait que je te narre combien nous exaltons d’avoir ce temps au calme pour peaufiner notre toute nouvelle séance de numération, ou bien installer le semi-remorque de matériel de la future séance de sciences. Mais la vérité, c’est qu’on a surtout envie de se caler le cul bien profond dans le canapé de la salle des maîtres, à siroter un café/thé en boulottant des muffins maison, et en putant sur les dernières frasques de Frida, la mère prostipute dont on ne sait jamais si elle a oublié de mettre un bas ou si elle a emprunté la robe Prisunic de sa fille de CE2.

Je ne vais pas te parler de ces temps de débauche professionnelle, ta vile cervelle d’employé du privé le fera bien mieux que moi (on boit aussi de l’alcool, le midi, quand on fête un truc) (on fête souvent des trucs). Non, aujourd’hui, je vais te parler du rôle crucial du maître et de la maîtresse de surveillance dans l’antre, la cour de récré, bagne moderne de l’éducation nationale.

Joie, liesse, gloussements d’outre-tombe.

Car si la récré est attendue par celles et ceux qui vont glander, elle est aussi redoutée par les commis de surveillance de récréation. Surveiller cent cinquante enfants clairement sous psychotropes est un vrai challenge, surtout que Sésame, à chaque fois qu’elle passe à côté du programmateur de sonnerie, l’éteint. Oui, tu as bien lu, on truande le temps de récré, en avançant des excuses plus ou moins valables, mais sur lesquelles tout le monde s’accorde de toute façon (on est fonctionnaires). HAN LA LA.
Le premier qui va cafter à l’inspecteur surveillera des récré de préau pendant les cinq années à venir !

Généralement, avec cette menace, je vais avoir la paix pendant un moment. En effet, il existe une loi mathématique immuable, qui veut que la durée D d’une récréation R, soit inversement proportionnelle au taux d’ensoleillement T. Mettez un grand soleil dans la cour et vous verrez non pas deux mais cinq instit’ de surveillance, lunettes de soleil et jambes étendues, clamant d’un air las « Oh, on peut bien leur laisser CINQ MINUTES de plus ! », lesdites cinq minutes étant couramment multipliées par trois ou quatre. Les jours de flotte, le préau se transforme rapidement en arène romaine. L’instit’ passera donc le temps réglementaire en récré, éructant à chaque expiration : « ON NE COURT PAS SOUS LE PRÉAU ! Bordel de bite en bois. » Clairement, le confinement rend l’élève complètement cinglé, émettant ça et là tout un tas de cris de volaille particulièrement inquiétants. Ces jours-là, en conseil des maîtres, on voterait bien l’injection massive de Ritaline préventive en cas de pluie. Mais on ne peut pas. Il parait. Je crois.

En revanche, il ne faudrait pas croire qu’on est de vrais glandus. Surveiller activement autant d’enfants nécessite une attention de tous les instants, en se plaçant au point stratégique de la cour, c’est-à-dire celui sans angle mort, d’où l’on peut voir tous les enfants d’un seul coup d’œil. J’en profite donc pour hurler ici un véritable scandale : en général, les bancs sont situés à quelques petits mètres du point stratégique, ce qui les rend inutilisables et nécessite de se trimbaler une chaise dans la cour, si on ne veut pas passer notre temps à surveiller debout. J’entends d’ici les bancs de cour conspirateurs ricaner dans leur coin.

De plus, il faut savoir que l’organisation de la surveillance des récréations, en début d’année, peut rapidement devenir aussi complexe qu’une équation à sept inconnues. A chaque rentrée, la Chef perd environ trois kilos et quinze neurones pour tenter de contenter tout le monde. Parce que oui, dans la Dream Team, on est sympas mais un peu chiants. Comme on se kiffe tous, on veut absolument changer son binôme à chaque surveillance. Ainsi, ce gourgandin de JOB est capable d’entamer une grève de la faim (il ne mange que des radis et des kiwis) s’il n’a pas une récréation en ma compagnie. Et aussi une autre avec La Clique (sa préférée) (il les lui faut toutes).

Il n’empêche que surveiller une récréation en 2015 devrait être une épreuve à part entière du concours d’instit’. Tu crois que tu vas pouvoir peaufiner ton bronzage avant les vacances (toujours préparer sa peau au soleil) pendant tes trente minutes de surveillance et paf, tu te retrouves à gérer :

– Le foot. Entre le ballon de foot, qui a été « pigé » (= est passé derrière le grillage) (oui, ce mot a changé de sens, ne cherche pas) pour la quatorzième fois en dix minutes, et Kevin qui pense qu’il joue sa vie à chaque récréation, bastonnant au passage et pour la bonne cause la moitié du terrain… Que les instit qui n’ont pas pensé une seule fois à abolir le foot en récréation lèvent le doigt. « Ils travailleront leur imagination, à la place ! Comme nous quand on était petits ! » (que dalle : pas de foot = bastons, le choix est vite fait).

– L’angoisse du gamin qui se nique une arcade ou une cheville pendant les minutes où tu truandes l’éducation nationale. « Oui, il est tombé à 10h58 alors qu’il aurait dû être en classe depuis un quart d’heure. Oh CA VA, on va pas chipoter pour seize points de suture. Ok, sur la lèvre c’est un peu pénible, mais bon. »

– Les entomologistes en herbe, qui ramassent à peu près toutes les petites bêtes de la cour, en venant te faire un inventaire illustré complet à chaque capture. Poke mes CP, qui ont récemment décidé de capturer l’intégralité des gendarmes de la cour (il y en avait beaucoup) et de les fourrer dans les poches de leurs manteaux. Evidemment, il y avait des gendarmes absolument partout dans le couloir, la classe, les cartables, les manteaux et même jusque dans leurs slips. « Mais pourtant, on leur avait dit de pas bouger ! ». On va bien se marrer quand ils tripoteront les chenilles processionnaires, tiens. Parfois, je me demande si on n’aurait pas minimisé les ravages des OGM ingurgités en 2008…

– Les traditionnels désaccords plus ou moins physiques. L’instit de récréation se verra ainsi attribué plusieurs rôles complémentaires : infirmier, policier et juge d’application des peines. Peu importe si Dylan, apparemment né de la cuisse d’un demi de Jupiler, n’a pas respecté les règles de la bataille de billes, Esteban n’avait peut-être pas à lui briser le nez à coups de genoux. Non. Même s’il est moche. Alors, il faut écouter les deux parties, en tentant de démêler le vrai du faux, l’abus de pouvoir et la manipulation. Parfois, une bande entière arrive en courant, venant chercher en nous un juge impartial pour régler une histoire cruciale et prôner la paix des peuples. Parfois, j’ai  l’impression d’être Daenerys Targaryen (mais sans les dragons brûleurs d’enfants) (donc c’est moins drôle).

– Les règles de politesse et de bienséance. Certes, Cindy, roter l’alphabet tout entier peut être considéré comme un probable don du ciel, mais cela ne fera malheureusement jamais partie de ton CV. En attendant, je te suggère donc de demander à tes parents (dont ton père, qui ressemble quand même beaucoup à un proxénète bulgare) (je ne lui dirai pas, il me fout les jetons, hein) de t’apprendre à te comporter normalement. Merci.

– L’heure de bandit qui avance en même temps que tes scrupules. Et puis il faut penser aux collègues. A La Clique, qui connait les goûts de chacun en matière de boisson matinale, et qui vient, plateau à la main, porter chaque jour aux commis de surveillance de quoi passer une meilleure récré. A Chuck, qui dispose de la vessie d’un enfant de CE1. A Alcaline, qui tente toujours de nous faire croire que tout va bien en récré alors qu’elle a aussi envie de glander dans le canapé. A Sésame (elle est complètement punk) (c’est à cause du gomasio) (et de notre projet de monter une école Freinessorri) qui a donc éteint la sonnerie qu’il faudra bien rallumer. A la Chef, dont le courroux augmente au fil des minutes.

Alors, on regarde l’heure. Zobi pour le calcul mental d’aujourd’hui. On aura bien le temps de le faire demain.

Ils annoncent de la pluie.

.


Edit 1 : En vrai, on se voit peu, quand on n’est pas de surveillance. Y’a la numération et les sciences, et puis aussi les photocopies, les coups de téléphones, les corrections… J’en profite d’ailleurs ici pour faire un coucou à la ZIL passée dans mon école, lectrice d’ici qui a eu la surprise de voir ma trombine en ouvrant la porte de ma classe (je suis Madonna, je t’ai dit ?). Comme tu as pu le remarquer, j’ai passé ma récré à courir dans tous les sens, et je n’ai même pas eu le temps de te demander ton prénom (par contre, pour t’emprunter ton portable, là, Y’AVAIT DU MONDE). Bref, n’hésite pas, je me sentirai moins truie.

Edit 2 : Je pars à Londres demain matin, donc je serai présente dans les comm’, mais peut-être pas au top niveau réactivité (je vais voir les studios Harry Potter) (je suis excitée comme une déglingo).

Edit 3 : Oui, c’est bien Coin-Coin sur la photo, adopté par ma classe le temps d’une journée de grève à son école. C’était drôle. Et c’était bien.

Rendez-vous sur Hellocoton !

38 thoughts on “Les instit’ en récré

  1. Ce billet me rassure. D’une part parce que je pensais que le merdier des récrézs c’était juste chez nous, avec nos onze classes de ZEP et cette petite cour uniquement dotée de béton… Et d’autre part parce que je pensais aussi que « piger », c’était que chez nous. Si je mute l’an prochain, le merdier va continuer mais au moins je saurais quoi faire quand on vient se plaindre que le ballon est pigé.

    1. Oui c’est fou cette histoire de pigé ! La première fois qu’un élève m’a dit que le ballon était pigé j’ai regardé en l’air… Et puis Coin-Coin m’a sorti la même expression quelques jours plus tard ! Crazy.

  2. Ca ressemble à une après-midi au parc, mais en pire. Tous les jours. L’enfer.

    Je ne peux m’empêcher de remarquer sur les photos qui défilent à droite que Paupiette est en train de devenir une femme (n’ayons pas peur des mots). Et une belle.
    Faut que je bosse le profil Meeting de mon 2014 pour le lui envoyer, ça me plairait bien d’avoir une co-belle-mère sympa comme toi. :-)

      1. Non, je parle bien de Paupiette (je suis l’exagération) : je ne demanderais pas la main de Bulle pour mon fils né en 2014, ça serait bizarre, non? 😉

    1. Hahahaha! Banane, je te kiffe ! Paupiette est promise à la fille de la Clique (il faut savoir varier les plaisirs), mais un changement de sexualité maternelle n’est pas à écarter.

  3. Oh quelle est belle la réalité de l’Educ Nationale, je l’aime déjà !!
    Samerlipopette… Oui, je te le demande, s’il te plait, insiste auprès du rectorat pour une épreuve de récré-canapé pour le concours ! Je pense que j’augmenterai mes chances de réussite dans 10jours
    (N’empêche hein, de l’autre coté de la barrière, ça a l’air tellement cool comme boulot, alors qu’actuellement j’ai juste envie de me pendre avec mes lacets par pur désespoir ^^)

    Bon kiff de Londres !!

    1. Bon, si c’est effectivement le boulot le plus mieux de la Terre, je te cache pas que les premières années sont loin d’être organiques, généralement. Mais ça vaut le coup.

      1. Haha oui je m’attends à passer mes vacances à bosser comme une bourrine, à avoir peu de vie sociale et de sacrées jolies cernes pour les (au moins) 3années à venir ! M’en fous, passées ces années, ça sera plus mieux d’abord ! Enfin, j’espère 😀

  4. L’injection de RITALINE, ça doit effectivement être prohibé, mais j’ai connu une infirmière en pédopsychiatrie qui avait sérieusement envisagé de la diffuser en spray… elle a malheureusement pris sa retraite avant de déposer le brevet…

  5. Han, mais nous, on est toutes de surveillance à toutes les récrés (les joies de la maternelle ?). Alors on ratche (c’est lorrain, ça veut dire qu’on ragote) toutes ensemble (au soleil) sur notre banc bien placé, et on se relaie pour aller faire pipi, chauffer la bouilloire, apporter les petits gâteaux ou faire nos photocopies. Et gérer les tours de vélo, les copines-plus copines, les bagarres de sable, les lacets défaits, les chutes, les coups, les gros chagrins et les nez qui coulent.
    Sinon, c’est pareil 😉

    1. Oui c’est vrai qu’en maternelle c’est différent ! Dans chaque école aussi, remarque. On a, je trouve, un fonctionnement de récréation qui frôle la perfection. Et je pèse mes mots. Je ne rentrerai pas dans les détails ici mais bon, y a matière à faire de chouettes récréations pour les gamins.

        1. Oh je me doute que ça intéresserait pas mal de monde ! Pas dans le sens « faites comme nous, on a trouvé la presque-panacée », mais plutôt dans le sens du partage d’expériences (je rêve de tables rondes régulières avec d’autres collègues en lieu et place des conférences pédas) (bref). Ceci dit, ce serait bien trop long à expliquer, et en plus, ça nous convient à nous, mais ça n’irait peut-être pas à d’autres. Ca demande un effort de la part de tout le monde, en fait. Bref, trop long !

    1. J’adoooore les cookies!
      Bande de feignasses du secondaire, qui n’avez même pas à surveiller vos troupeaux de neuneus en récréation (il faut bien que quelqu’un crache un peu sur vous, sinon on va croire que je ne suis pas instit)

  6. Bonsoir,
    C’est la première fois que j’arrive sur ce blog et cet article est terriblement drôle, surtout le passage sur les gendarmes…: vous avez des photos ?!?!!
    Et aussi plein de certaines vérités, même pour les maternelles !
    Merci pour ce bon moment :-)

    1. Je n’ai pas pris de photos pour l’histoire des gendarmes parce que c’était l’effervescence. Dans ma classe, ils savent que dès que quelque chose les interpelle on va en discuter. J’ai donc sorti ma loupe binoculaire, on a observé les intrus en faisant des oh et des ah. Séance de sciences improvisée! J’ai aussi tout un tas d’araignées qui nous attendent dans un bocal, apportées par tous les élèves de l’école juste pour nous. Du coup, sur 20 élèves, plus AUCUN ne crie quand il voit une bête. Et c’est cool.

  7. Saluuut! Sadélirperpète,

    T’as pas vu la pooorte ( de sortie )? Impossible d’y pédaler.
    Qui sont ces wallabis qui sifflent au-dessus de nos têtes ??

    ….J’ai pris un ballon sur le temporal, plein pot ….
    Et j’refuserai pas un P’TI requinquant !

    Briefly, I recognise myself here so well! :))

    *

  8. Très drôle! En lycée professionnel, les gosses sortent fumer leur clope…à l’extérieur de l établissement(loi Evin oblige).Du coup, chez nous, ce sont les flics qui les surveillent!
    On peut s’avachir dans les canapés ou sur les pelouses verdoyantes, le lycée est vide!

    1. Je pense demander une permanence policière à la mairie. On est sympa, on leur fera passer du café et des croissants pendant la récré.

  9. J’arrive LOOOOOONGTEMPS après la bataille alors je me permets un commentaire niais et inutile: quand j’étais gamine (=dans les années ’80), dans une petite école Bordelaise, on disait déjà qu’on avait « pigé » le ballon.
    Et sinon, je serai prête à faire la ZIL (?????????) rien que pour pouvoir passer une journée avec toi 😉

  10. Je suis auxiliaire de puériculture. Quand je vois ce que 15 mômes de 2 ans st capables de faire quand ils sont dehors, j imagine sans peine ce que ça donne quelques années plus tard! Par contre dans la cour de l ecole maternelle qui est collée à ma crèche, les bancs tournent le dos à la cour, bizarre non?!

  11. Bonjour,

    Lecteur et client fidèle, Nous sommes le 8 juin, ça fait 3 fois que je viens voir s’il y a un nouvel article et RIEN!!!

    Aaah pour aller jouer au Quiddich dans le Tub y a du monde…

    Veuillez me rembourser mon invitation, dans les meilleurs délais.

    merci

  12. Nan mais suis pas encore en vacances moi je fais comment si je peux pas me bidonner en lisant vos articles au bureau en faisant semblant de travailler ? Hein hein ? Allez maîcresse un article ,un article,un article !

  13. ahahahha les chenilles processionnaires … mon fils de maternelle fait partie des entomologistes… je vous raconte pas l’état de ses mains après avoir passé ses récrés à jouer avec ces bestioles au printemps dernier ! on aurait dit les mains de bibendum

  14. Félicitations pour ces moments de vie tellement bien écrits…J’ai moi-même connu cela, ancien instit remplaçant lors de mes passages en France et Directeur d’Alliance Française en Amérique Latine…J’ai écrit d’ailleurs « Souvenirs d’Amérique Latine » récemment et je vous recommande la maison d’Edition EDILIVRE si un jour vous désirez publier vos réflexions qui gagneraient sans aucun doute à être connues…
    Félicitations et bon courage!!!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *