Histoires de café

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Dans la vie d’un instit, il existe deux choses fondamentales.

En effet, l’essence même du métier tient en deux mots : « photocopieuse » et « café ». Si la première donne lieu à des combats acharnés (je te raconterai la prochaine fois), le deuxième, lui, est source de conflits perpétuels. Enlevez le café aux profs, et vous déclencherez la troisième guerre mondiale. Je sais ce que tu te dis : on fait vraiment un métier difficile.

Tu as raison.

Lors de mes errances de remplaçante, lorsque j’étais appelée sur une école inconnue, mes premiers échanges avec la faune locale se limitaient à trois sempiternelles questions, exprimées dans un ordre hiérarchique : 1) Où est ma classe ? 2) Où est la photocopieuse ? 3) Où est le café ?

Là où les deux premières questions semblent couler de source, la troisième était pour moi plus relationnelle que jouissive. A savoir que je déteste le café.
En revanche, savoir où il se situait me donnait accès à un monde tout à fait loufoque et excitant : la salle des maîtres. Une fois dans l’antre chéri, je faisais parfois fi de mes goûts personnels, et, pour engager la conversation avec un autochtone, désirais me servir une tasse du fameux élixir. S’en suivait une interrogation folle : dans QUOI vais-je bien pouvoir le boire ? Car sache que s’il existe des rites sacrés liés au café, il en est également quant aux tasses, mugs et autres contenants théoriques. Deux religions s’affrontent ardemment : les écoles où il y a des tasses communes, et celles où chacun dispose de sa propre tasse.

Je me permets un petit développé de circonstance, histoire que tu maîtrises bien la problématique de la chose.

Certaines écoles, donc, sortent le grand jeu du partage et font tasses communes (c’est beau). Généralement un florilège d’horreurs à fleurs, aux anses cassées et aux bords ébréchés, que même Tata Ginette (la moustachue qui sent mauvais) n’en voudrait pas. Mais comme on dit toujours : peu importe le contenant, pourvu qu’il y ait l’ivresse. Le matin, donc, une fois que le préposé à la préparation (celui ou celle qui arrive à l’école quand il fait encore nuit, même en été) (il y a des fous partout, ma bonne dame) a terminé son oeuvre, chacun va essayer de prendre la tasse la moins moche/cassée/épaisse/petite/sale. Car c’est bien là que se situe le problème principal de ce mode de partage. Partager les tasses, oui. Partager la vaisselle, non. Ce qui aboutit, à la récréation du matin, soit à une raréfaction de la tasse propre, soit carrément à un essai bactériologique en plein dans l’évier commun. Dans les deux cas, ça rendra le collègue, avide d’arabica, terriblement hargneux. Et sache-le : un collègue hargneux, c’est une longue récré pour ta pomme. Ce soucis de tasses donnera lieu à tout un tas de manifestations étranges, allant de l’affiche « Lave ta tasse ou j’te pète la gueule » au point spécifique sur l’ordre du jour de la réunion hebdomadaire.

On a de vrais problèmes, dans les écoles.

Et puis, il y a la deuxième catégorie : celle où chaque collègue a SA tasse. En débarquant sur une école, impossible de connaître à l’avance si elle fait partie de la première ou de la deuxième catégorie. L’instit ayant parfois un goût douteux en matière d’esthétique, le design des récipients ne t’aidera pas beaucoup. Dans tous les cas, quand tu demanderas au premier venu si tu peux te servir un café, on te répondra que bien sûr oui (mais on pensera fort que si tu pouvais filer un euro, ce serait pas mal). Tu te retrouves donc devant le plateau, à faire plouf-plouf pour savoir quelle tasse tu vas prendre. Comme tu connais les codes du métier, tu attends que chaque collègue se soit servi, ce qui limite donc fortement la probabilité que tu lui prennes SA tasse. Car il faut que tu comprennes que si prendre LA tasse d’un instit n’est pas passible de prison ferme, c’est tout comme.
Te voilà donc devant deux horreurs ébréchées. Tu prends la moins pire et tu te sers un petit fond (tu fais des sacrifices, mais faut pas pousser). Puis, tu sors faire ami-ami avec les habitués des lieux. Si, comme moi, tu es vernie jusqu’aux ongles, à peine sortie, une collègue à demie hippie te hurlera dessus d’un air outré avant même un bonjour : « Mais, tu as pris MA tasse !!! ». Inutile de préciser qu’elle en a déjà une dans la main, de tasse, mais que manifestement, deux bras donc deux tasses (il y a des scientifiques partout). Tu seras donc la pestiférée de la journée, l’égoïste, la profiteuse, la sans-gêne, la voleuse… la… la remplaçante, quoi.

Comme maintenant, tu as le coeur brisé de tant de complication dans mon métier, j’hésite à te parler aussi des arrangements pour savoir QUI emmène/achète/deale la poudre noire. Allez, comme tu insistes…

Là encore, deux manières de procéder : une caisse commune avec un préposé à l’achat mensuel, ou bien l’appel à la bonne volonté de chacun. Là aussi, ce sera baston dans les deux cas.
Dans le premier, on ne sera jamais d’accord avec la marque de café choisie par le préposé, qui du coup menacera de démissionner de son poste de préposé, justement. Après les Israëliens contre les Palestiniens, il y a les pro-arabica et les pro-robusta. Souvent, on tranchera la poire en trois (en rajoutant la tranche huma’) et on choisira le café du commerce équitable, qui, en plus de te donner l’impression d’aider une famille pauvre uruguayenne, est pratique car tu peux réutiliser les boîtes vides comme porte-crayons/craies grasses/trombones/patafix/pinceaux. Double bénef.
Quant à la deuxième solution, c’est incontestablement la pire qui puisse être choisie. Celle choisie dans les écoles où, même si on ne l’avouera jamais, on aime bien se friter entre le yaourt Mamie Nova et l’aide personnalisée. Tout simplement car cette solution suppose de faire appel à l’esprit d’organisation et à la générosité de l’instit buveur de café. Pour comparer, c’est un peu comme si on attendait de Cahuzac qu’il jure-crache sur la Bible de dire toute-la-vérité-rien-que-la-vérité. Car l’instit est un fainéant-radin comme un autre : il attend que les autres le fasse à sa place. Ce qui aboutit de temps en temps à un manque de café, puisque ceux qui amènent en ont marre de d’alimenter les dix autres. Moment cocasse où on se demande sérieusement si on ne va pas repousser l’heure légale de classe pour aller se ravitailler. Il y a des urgences avec lesquelles on ne blague pas.

Mais dans tous les cas, l’année scolaire connaitra son lot de discutions houleuses entre les gros et les petits buveurs, sur un ton de « Tu bois plus donc tu payes/apportes plus que moi ». Sur le mode inverse de « C’est moi qui ai la plus grosse ».

Cette histoire est donc sans fin. Le café sera donc pour toujours, à la fois le point névralgique et le talon d’Achille des équipes enseignantes.
Au bout de sept (ou six, je ne sais jamais) d’années de pratique, je crois que j’ai enfin trouvé ce qui me permet de rester en dehors de ces histoires de petit noir tout en gardant une vie professionnelle correcte : j’ai apporté 5 vieilles tasses pour le tronc commun, et j’en ai une rien qu’à moi, qui loge, vit et dort dans un coin de ma classe, à côté de mes sachets de thé, de mes sucrettes et de ma boîte de cappuccino instantané.

Je comprends donc vite, mais il faut m’expliquer longtemps. Tu m’excuseras, je suis instit.

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17 thoughts on “Histoires de café

  1. Moi y’a une comme toi a l’école, une vraie maline, qui a emmené son Thermos avec bouchon/tasse intégrée! C’est le cerveau de l’école…
    En te lisant, je me disais vraiment qu’on vit dans un monde parallèle ! Chez nous c’est chacun SA tasse et un petit mot sur le tableau de la salle des maîtres, en gros avec des points d’exclamation: pensez à emmener du café!!!!! Je ne me sens absolument pas concernée puisque j’en bois pas, na! De toutes façons, ils puent tous de la gueule à la recre avec leur café!
    Le meilleur, c’est celui qui aime vivre dangereusement avec sa tasse sur le terrain de foot, sur lequel ont lieu 3 matchs en simultané… J’adore regarder ça, je suis sadique en fait! 😉

  2. Maligne, oui ca va, on est dimanche, j’ai le droit de faire des fautes et d’oublier les accents!
    T’es pas ma maîtresse d’abord! Na!

    1. J’espère pour tout le monde ne pas être le cerveau de la troupe. Ce qui signifierait qu’elle est quand même royalement mal barrée.

  3. Pour nous (lycée), c’est distributeur automatique de café : pas écolo, pas économique, mais ne génère pas de baston (au contraire, cela crée une belle harmonie puisque tout le monde s’accorde à dire que le café n’est franchement pas extra) ! Cela dit, cela m’est bien égal, vu que moi non plus je n’aime pas le café.

    1. Effectivement, le distributeur automatique est une solution sinon économe et écologique, tout du moins pacifiste ! On pourrait former une league d’anti-café, tant que j’y pense.

  4. Surtout que les non amateurs de café se font complètement avoir au niveau du prix des consommations (le prix pour un sachet de thé Lipton tout bidon…). Et si en plus on n’aime pas la bière (ce qui est mon cas), on cumule.

  5. Oué je connais ce souci, pareil en service social, exactement pareil!!!! je croyais que c’était seulement dans mon taf qu’on avait ce genre de problèmes!!! huhuhuhhuhuhuhu je me marre, tu décris cela tellement bien!!

  6. Chez nous le café c’était seulement le mercredi matin quand on faisait nos préparations en commun.Mais ce jour exceptionnel nous permettait d’ajouter quelques douceurs pour accompagner le breuvage.Et quand il arrivait qu’on ait un(e) remplaçant(e)il(ou elle) était notre invité(e).Etant donné la rareté de cette catégorie professionnelle,donc quand par chance on pouvait en bénéficier,le café « supplémentaire » ne nous a jamais beaucoup coûté.

    1. Bien sur, dans beaucoup d’école ça se passe très bien avec les remplaçants.
      Et puis franchement, aucune école ne dira qu’elle les dénigre un peu. Mais pour avoir pratiqué les remplacements, je peux affirmer que les écoles où l’on est réellement bien reçus (et je ne parle pas uniquement du café) ne sont malheureusement pas si nombreuses que ça. Du coup, comme par hasard, les écoles où les remplaçants se sentent bien sont celles dans lesquelless les enseignants absents sont le plus souvent remplacés ! Raréfaction du remplaçant, donc oui, ils peuvent plus ou moins choisir les écoles dans lesquelles ils vont. Deux remplacements possibles pour un seul poste, forcément, on va prendre celui grâce auquel on passera une chouette journée !
      Par contre, le café le mercredi… Enfin, rappelez-vous : le mercredi, les enseignants font leurs courses, se dorent la couenne en été et passent la journée sous le plaid en hiver ! 😉

  7. Tout le monde n’a pas la chance d’avoir un mug rose porcinet, avec des pois, où un joli cochon est dessiné avec une belle queue en tire-bouchon. Mes élèves filles la trouvent adorable; mes collègues ne veulent jamais croire que c’est un cadeau. Résultat, personne ne me la prend. Sauf les remplaçants.
    C’est une PE2 qui me l’avait offerte pour le NOël de notre promo, il y a sept, six ans, je ne me souviens jamais.
    Poil au nez.

  8. Bien sûr que je l’ai encore, ma Chag. Tu ne le sais pas, mais j’avais été beaucoup touchée, et très contente que ce soit toi ma Mère Noël !

  9. Débarquée sur ton blog il y a peu, je prends enfin le temps entre 2 rigolades (et puis c’est les vacances donc je ne fous rien à part préparer la période 2…)de laisser un petit mot. Chez nous on a chacune nos tasses, pas trop de café mais plein de thé et du chocolat, on achète quand on y pense (moi moins souvent que les autres je pense mais elles ne me le disent pas…) et on prête nos tasses sans rien dire aux remplaçants, rased, evs/avs,représentants, ien (euh, non, il a droit au service pourri marron 70’s de l’école)
    C’est comme l’île aux enfants, avec des bisounours en plus…Eh ouais!
    Ah, vivement le 4 novembre!

  10. Alors nous au boulot c est tassi… et chacun sa dosette. Du coup c’est quand tu veux ou tu veux ! Moi du coup je suis au chocolat

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