Confidences d’utérus

ventre

As-tu remarqué que lorsque l’on met plusieurs femmes dans une même pièce, avec une proximité plus ou moins relative, il se passe quelque chose d’étrange… Quelque chose de quasi systématique. Qu’elles se connaissent depuis toujours, depuis presque toujours, depuis moins toujours, ou depuis pas tout-à-fait jamais, à un moment, elles se mettent à parler de choses de filles. Oh, pas de couture ni de la recette du dernier cheesecake (si tenté que tout cela soit davantage réservé aux femmes), mais de vraies choses de filles : de règles, de seins, et surtout, de sexe. Il parait qu’entre eux, les hommes en parlent peu, ce qui ne les empêche pas d’y penser au moins autant que nous (si tu veux loler grave, va voir l’historique internet de l’ordi de ton mec, tu apprendras sûrement de nouveaux mots). De tous temps, les femmes ont parlé de sexe entre elles. Même quand c’était mal vu, même quand on pensait que c’était sale.

Souvent, ça commence avec des trucs autour des seins. Point de comparaison pour savoir qui a les plus gros, ici, on déblatère surtout autour de leur avenir gravitaire. Regarderont-ils nos genoux davantage que l’horizon ? Quelles astuces pour faire naître cette vallée si envieuse entre nos jumeaux de graisse ? Comment ont-ils vécu jusque là ? Comment seront-ils après une ou plusieurs grossesses ? Est-ce que si j’allaite ils se transformeront en gants de toilette ? Est-ce que finalement, le premier sacrifice du passage de femme à mère ne serait pas l’acceptation du changement radical de notre principal atout de féminité ?

Puis, ça dévie sur les règles. On cause quantité, fréquence, consistance, régularité, et moyens d’écoper. Il y a l’éternel débat serviettes contre tampons qui refait surface. Celles qui veulent avoir l’impression de ne surtout pas être indisposées. Celles qui entassent les matelas pour être sûres que rien ne fuira. Celles qui trouvent que les tampons, c’est vraiment dégueu. Celles qui trouvent que les serviettes, c’est vraiment dégueu. Et maintenant, celles qui trouvent que les cups, c’est vraiment dégueu. La cup a fait petit-à-petit son apparition dans les conversations de filles, adeptes, tentées contre révulsées. Celles qui savent expliquent, sous les sourcils froncés et un peu amusés de celles qui découvrent. C’est comme ça, aussi, les discussions de filles : apprendre des unes, pour transmettre plus tard le message à d’autres, comme une preuve que l’on sait, que l’on n’est pas née de la dernière pluie (en fait, plutôt de l’avant dernière).

Ensuite, le temps de proximité et l’alcool aidant, ça parle cul. Et c’est un peu comme les règles : quantité, fréquence, consistance, régularité, et moyens d’écoper. Entre celles qui trouvent que leur mec leur en demande vraiment trop, celles qui préfèrent souvent et rapide, celles qui préfèrent moins souvent et plus longtemps. Sans complexe mais avec le rose aux joues, on parle des fantasmes, des pratiques plus ou moins exotiques « ah oui, tu as essayé ça ? », d’un air dégoûté mais curieux quand même. La fellation y a sa place à part entière. Au début ça parle en métaphore, en « ahem ahem », et puis on dit les mots. il y a celles qui se forcent, qui pratiquent parce qu’elles pensent que leur homme ne conçoit pas sa vie sexuelle sans ça, celles qui n’imaginent pas du tout mais alors pas du tout, et celles qui osent dire qu’elles se délectent de sucer leur mec quand bon leur semble. Ça étonne de moins en moins, mais on prend à chaque fois cent points dans la case « chaudasse » de ses congénères. On en vient souvent à tout le reste : sodomie, accessoires, homosexualité, parties à plusieurs… La liste est longue, et chaque nouveau sujet déposé sur le tapis l’est comme une confidence un peu honteuse, puis fini décortiqué dans un fou rire et quelques gorgées de vin.
Evidemment, on parle de nos mecs. Entre eux, les hommes diront toujours qu’ils ont la plus grosse. Nous, on dira toujours la vérité, parce qu’on sait bien que ce n’est pas la taille du pinceau qui fait l’artiste. Ce qui fait qu’au final, on connait le sexe des mecs des copines, qui eux, ne s’en doutent absolument pas. Et comme on ne les verra certainement jamais, il est souvent drôle de fantasmer sur les jouets des copines.

Les secrets des femmes ne deviennent dorés que s’ils sont partagés.

Enfin, lorsque l’une des filles de la bande est enceinte, ce sont les souvenirs de grossesse de chacune qui refont surface.
L’autre soir, à l’école, nous avions organisé une soirée de Noël. Ça allait être le gros branle-bas de combat, il fallait préparer tous les gâteaux cuisinés avec soin par les enfants, et faire le café, le thé, les boissons. Nous avions une demie heure de battement avant l’arrivée de la foule. Nous nous sommes installées dans une petite pièce. Les unes peaufinaient les plateaux, les autres faisaient ronfler les bouilloires. Machinalement, on a fermé la porte. Ça sentait la cannelle, la grenadine, le marc de café, et l’aboutissement d’un projet marathon. J’étais assise au milieu de ce petit monde qui s’agitait, gardant le peu de forces qu’il me restait pour mettre un pied devant l’autre plus ou moins dignement devant la tripotée de parents à venir. Là, enfermées, on a commencé à discuter. De tout, de rien. Et puis, mon gros ventre et son petit habitant ont lancé les confidences chez certaines, puis toutes.

Mais alors que les discussions autour du sexe se font le sourire aux lèvres, celles autour de la grossesse prennent parfois un tournant un peu plus douloureux.

Être enceinte, c’est aussi composer avec les douleurs de grossesse de chacune. Car beaucoup d’entre nous avons ou aurons une souffrance liée à une grossesse, à un bébé qui a été au fond du coeur ou du ventre de certaines, mais qui n’a jamais été un enfant. Mon ventre rebondi, qui amuse quand il fait des bosses après le chocolat du midi ou quand il fait marcher en cowboy, renvoie chez certaines un pincement au coeur plus ou moins grand. Et les regards se font parfois lourds.
Entre deux glouglous de bouilloires, il y a eu ces femmes qui ont subi une IVG, parfois il y a longtemps, parfois moins, d’un embryon qu’elles ne souhaitaient pas mais qui avait fait sa place, juste là, ou qui ont dû le faire parce que c’était trop compliqué. Il y a celles qui ont subi une fausse couche, qui ont perdu un embryon qui était déjà pour elles un bébé, avec parfois un prénom, parfois rien du tout parce qu’il s’était bien caché. Celles aussi qui livrent une rude bataille pour pouvoir compter leurs vergetures avec bonheur. Celles qui aimeraient un petit dernier, avant de ne plus pouvoir, pour tout revivre une dernière fois, mais dont l’homme leur refuse ce rêve, qui prend alors de plus en plus de place. Celles qui caressent ce ventre désespérément vide. Il y a aussi celles qui en crèvent de voir mon Rôti grandir, parce que c’est trop douloureux, parce que leur mec ne veut pas du tout, jamais. A travers mon ventre rond pleurent doucement ces femmes qui n’ont pas pu, ne peuvent pas ou ne pourront plus. En silence, je mesure la chance que j’ai de sentir ses petits pieds frotter derrière mon nombril.

Et puis tout à coup, la porte de l’école s’est ouverte, les parents sont entrés, et le show a commencé…

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12 thoughts on “Confidences d’utérus

  1. Ça m’a tiré une larme… Je mesure très souvent ma chance d’avoir eu tous ces « petits pieds qui ont frotté sous mon nombril », la chance qu’ils soient tous près de moi maintenant. Je pense a ceux et celles qui n’ont pas cette chance mais qui l’auront bientôt je l’espère…

  2. Il y a aussi celles qui, en accord avec leur compagnon, n’en ont pas voulu, parce qu’il aurait fallu un traitement compliqué. Et qui n’en souffrent pas. Qui aiment les histoires de bébés et de grossesse, mais qui n’ont aucun sentiment d’échec ou de frustration.

  3. Autant on ne parle jamais de cul avec les copines, autant on parle beaucoup de tout ce qui a trait à la grossesse désormais. Pas du tout pour moi en fait pendant la première année où on a essayé d’avoir le lardon, j’ai tout caché, les traitements hyper lourds, le début de grossesse transformé en faux départ et tout ce qui s’en est suivi, et puis après j’ai tout lâché,j’ai ouvert les vannes et me suis laissée porter par cette communauté des filles (mais pas que). Et ben ça allait drôlement mieux. Ça ne rendait pas les choses plus faciles mais quelque part en fait, si. Merci pour ce très joli texte indeed.

  4. Je ne m’attendais pas à une telle chute, mais la fin de ton article est un très beau clin d’oeil à toutes ces femmes qui ne peuvent concevoir et que l’on offense en se plaignant de nos petits maux de grossesse. Il s’agit de mon premier bébé (et sûrement le dernier, car le papa en a déjà 2 d’un précédent mariage et je pense qu’il me fait déjà un énorme cadeau en vivant à nouveau cette aventure avec moi) et je mesure tous les jours l’immense chance que j’ai d’avoir ces 11kg en plus, des pics un peu partout en bas du ventre, ce mal de dos, ces poumons et estomac compressés, ces restrictions. Mais quel bonheur tout ces petits maux lorsqu’on pense que certaines ne pourront jamais vivre ça ! Quelle issue formidable. On n’a pas le droit de se plaindre. En tout cas pas sérieusement.
    Merci pour ton article.

  5. Très beau billet ! J’ai les yeux embués, le cœur serré et certainement l’utérus rétroversé par ces mots (maux). Couve bien et à bientôt …

  6. Un grand merci pour ce billet à la fois intime et généreux !

    j’ai perdu mon bébé à 5 mois de grossesse et j’enrage de constater que le tabou sur ce sujet est encore très marqué. Plein de femmes ont avorté, ont fait des fausses couches, ont eu des Interruptions médicales ou accidentelles, mais on n’en parle toujours difficilement, à cause de la douleur, la honte, la culpabilité ou le sentiment d’échec personnel.

    ça me fait plaisir que tu prennes le temps d’en parler, de penser à toutes les femmes.

    J’ai toujours encore mal au fond de moi, quand sur facebook, les copines/connaissances exhibent fièrement leur gros ventres et se vantent de leurs derniers coups de folie de femmes enceintes. Elles ont bien le droit d’en profiter, je ne leur en veux pas, mais ça reste très douloureux.

    enfin bref, merci !

  7. Je découvre ton blog de puis quelques jours, et je ris beaucoup, mais là j’ai les larmes aux yeux en lisant ce post. J’ai mis « quelques » années à tomber enceinte, et après une longue bataille, beaucoup de chagrins et d’espoirs déçus, un petit marcassin cendré est enfin entré dans ma vie il y a 6 mois. Je pense que si j’avais lu ce billet au moment où tu l’as écrit il m’aurait fait beaucoup de bien.

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